mar. Juin 23rd, 2026

«Je ne serai pas le PDG qui mettra fin à plus de 40 ans de présence de Renault en Formule 1, c’est ancré dans notre ADN.» Lorsqu’en 2020 Luca de Meo a pris la tête du groupe français, une partie de son conseil d’administration envisageait de se retirer de la Formule 1. Aujourd’hui, De Meo a quitté le groupe et Alpine peine à tenir la cadence.

La longue liste de dirigeants partis en cours de route reflète l’instabilité persistante du projet depuis ses débuts. Luca de Meo lui-même a dû abandonner un élément fondamental : la division historique des moteurs basée à Viry-Châtillon. Ce défi revient désormais à son successeur au sein du groupe Renault.

Une question stratégique clé concerne aussi l’avenir de Flavio Briatore, la caution expérimentée que De Meo avait appelée à la rescousse pour redresser Alpine. Ironie du sort : c’est peut-être la gestion même de De Meo qui aura contribué à diluer cet ADN qu’il défendait avec tant d’ardeur.

Le départ surprise d’Oliver Oakes a été un coup dur pour Briatore (REUTERS Jakub Porzycki)

Pragmatisme ou manque de moyens ?

La nouvelle direction devra réévaluer la situation d’Alpine. Cela implique de revoir la stratégie sportive de la marque, son impact financier au sein du groupe, la valeur du team sur le marché et l’intérêt commercial que représente encore la Formule 1, une discipline en pleine expansion. Sans oublier la sensibilité vis-à-vis du sport comme vitrine marketing.

Malgré sa volonté, De Meo a dû faire preuve de pragmatisme en abandonnant le cœur historique de Renault en F1 : ses propres motorisations, un pilier maintenu même quand la marque n’avait pas d’écurie propre. Renault est entré dans la discipline grâce à une technologie révolutionnaire, le turbo, et s’est longtemps démarqué dans ce domaine.

«Les partenaires et sponsors signent avec McLaren, pas avec Mercedes sous le capot», avait justifié De Meo à l’époque, face à une décision très critiquée. Selon lui, le public de la F1 a changé, s’élargissant avec plus de jeunes et de femmes, pour qui le sport ne revêt plus les mêmes valeurs. Pour De Meo, concevoir un moteur en interne n’apporte plus d’avantage significatif, contrairement à Ferrari, Mercedes, Honda, et le futur Cadillac qui ne semblent pas partager cet avis.

«Si l’on analyse uniquement le coût de fabrication interne d’une unité de puissance pour 2026 et les économies possibles avec un moteur client, la différence est énorme», expliquait De Meo. «Ce constat laisse entrevoir une opportunité d’aborder le nouveau règlement avec un projet plus compétitif, mais moins coûteux.» Si Briatore a inspiré cette décision alignée sur sa vision, cela n’a rien d’étonnant.

De Meo a nié tout objectif caché derrière ce choix : alléger le fardeau du projet F1 en prévision d’une éventuelle revente de la « franchise ». «J’ai entendu dire que Briatore préparerait la vente de l’équipe. C’est complètement faux. Tous les quinze jours, je reçois des appels d’investisseurs excentriques qui veulent entrer en F1. Ils savent que ce sera beaucoup plus cher après 2026» a-t-il ajouté. «Je ne vendrai pas, je ne suis pas idiot. Être en F1 est essentiel pour Alpine. Cela crédibilise la marque auprès des passionnés et nous n’avons pas besoin d’argent.»

En réalité, Renault est longtemps restée à la traîne sur la technologie hybride, mettant en doute sa capacité à répondre efficacement et économiquement aux défis du règlement 2026. Désormais, un groupe multinational sera client de Mercedes malgré divers accords industriels. Selon De Meo, la facture pour l’achat de motorisations tierces tournerait autour de 20 millions d’euros. Reste la question : avec ou sans ADN ?

De Meo a récemment reconnu une mauvaise gestion autour de Fernando Alonso (REUTERS Sarah Meyssonnier)

Assis sur une mine d’or

De Meo avait surpris avec sa stratégie de poursuivre en F1 via Alpine, une marque de niche avec un unique modèle sportif appelée à se développer grâce à cet engagement. Cependant, l’organisation semblait fragile, et la revente de l’équipe ne pouvait être exclue, surtout face à l’appréciation grandissante de la Formule 1.

En 2017, les revenus de la Formule 1 s’élevaient à 1,78 milliard de dollars. En 2024, ils ont grimpé jusqu’à 2,74 milliards. Sur un prix d’acquisition initial de 8 milliards, la valeur de marché actuelle dépasse désormais les 20 milliards. La récente sortie du film avec Brad Pitt devrait encore renforcer la popularité mondiale du championnat. Alpine profite donc chaque année d’un segment de ce gâteau.

Briatore a déclaré que le départ de De Meo ne changeait pas le plan établi pour l’équipe (EFE EPA SHAWN THEW)

Avec 24 Grands Prix au calendrier, dont trois aux États-Unis, la F1 élargit son audience tant chez les jeunes que chez les femmes, consolidant son image marketing. Dans ce contexte, Alpine Racing Ltd. a reçu 200 millions d’euros pour 24 % du capital, valorisant l’équipe à 900 millions, valeur promise à une hausse avec le nouveau règlement 2026. Ce tour de table a attiré des investisseurs célèbres comme Ryan Reynolds mais aussi des sportifs renommés tels que Patrick Mahomes, Rory McIlroy, ou les footballeurs Trent Alexander-Arnold et Juan Mata.

Faut-il donc s’attendre à une volonté collective de réaliser un bénéfice, y compris du côté de Renault, ou au contraire à poursuivre sur la voie définie par De Meo et incarnée par le flair de Briatore ? La nouvelle direction maintiendra-t-elle l’Italien ou envisagera-t-elle de se défaire d’une équipe en difficultés ? Pendant ce temps, Ford mise gros sur le sport automobile — Dakar, F1 avec Red Bull dès 2026, endurance et 24 Heures du Mans à partir de 2027 — avec un CEO passionné comme De Meo. Le groupe Renault évolue sur les mêmes terrains. Renoncer à la F1 à son apogée, vraiment ?

Points à retenir

  • Renault est engagé en Formule 1 depuis plus de 40 ans, un véritable pilier de son identité.
  • La division historique moteurs de Viry-Châtillon a été abandonnée au profit d’unités de puissance fournies par Mercedes, un choix dicté par le pragmatisme financier.
  • Malgré des divergences d’opinions, les grands noms du paddock — Ferrari, Mercedes, Honda — continuent de développer leur propre moteur, remettant en question la stratégie de Renault.
  • Le marché de la Formule 1 est en pleine expansion, avec une audience plus diversifiée et plus large, ce qui renforce son attrait comme plateforme marketing.
  • La valorisation des équipes et des droits de la Formule 1 grimpe en flèche, rendant une revente du team Alpine plus plausible mais aussi plus lucrative.
  • Des personnalités extérieures au sport, comme des célébrités et sportifs renommés, investissent dans Alpine, soulignant le phénomène de financiarisation.
  • Ford s’engage massivement dans le sport auto, renforçant la concurrence dans un secteur déjà très disputé.

Alors, qui pour sauver l’ADN de Renault en Formule 1 ? Faut-il vraiment s’inquiéter de la disparition de la motorisation maison ou bien applaudir ce pragmatisme financier ? Quand on voit que même De Meo, défenseur déclaré de l’héritage, finit par tourner casaque, on se demande si le mythe de la pureté sportive en F1 n’est pas un peu surcoté. En tout cas, si j’étais pilote, je préférerais un moteur fiable plutôt qu’un discours romantique sur l’ADN… Tiens, ça me donnerait presque envie de lancer une équipe en karting, histoire de retrouver un peu d’authenticité !


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