dim. Juin 14th, 2026

La notion de ennui, souvent perçue comme le symbole d’une vie stagnante et peu productive, possède également ses défenseurs. Par exemple, le philosophe sud-coréen Byung-chul Han, récemment couronné par le prix Princesse des Asturies en communication et sciences humaines, considère cette sensation comme « le summum du relâchement mental ». Bertrand Russell, dans son ouvrage La conquête du bonheur publié en 1930, s’élevait contre la frénésie du divertissement éternel avec un avertissement : « Une génération qui ne peut tolérer l’ennui est une génération de personnes petites ».

Bien que séparés par près d’un siècle, ces deux penseurs voient dans l’ennui un moteur de l’imagination, une pause potentiellement désagréable mais nécessaire pour penser au-delà de l’inertie et des urgences. Quatre chercheurs spécialisés dans la thématique de l’ennui s’accordent à dire qu’il remplit une fonction essentielle : celle de pousser au changement. Bien qu’il soit difficile de prouver cette dynamique évolutive, des éléments de preuve sont présents. « Nous pouvons observer les effets de l’ennui et supposer qu’un sentiment similaire avait autrefois une raison d’être, servant d’outil pour s’adapter », souligne Andreas Elpidorou dans son livre The Anatomy of Boredom, où il décrit des expériences illustrant cette logique évolutive.

Corinna Martarelli, enseignante à l’institut suisse UniDistance, évoque une étude de l’université de Princeton publiée en 2016, qui soutient que l’ennui agit comme un « signal adaptatif ». Les auteurs y analysent la tendance humaine vers « l’exploration », face à un manque d' »informations précieuses ». Ce besoin transcende les époques, tant pour l’homme préhistorique que pour l’individu contemporain, perdu dans ses pensées sur le canapé. James Danckert, qui dirige un laboratoire de psychologie sur l’ennui à l’université de Waterloo au Canada, souligne qu’il n’y a pas que les humains ; les animaux s’ennuient également. En l’absence de stimulation, ils se livrent à des comportements erratiques.

Une étude a révélé qu’après seulement 15 minutes sans stimulation, 67 % des hommes et 25 % des femmes ont préféré se donner une décharge électrique plutôt que de rester inactifs. Ainsi, quinze minutes avec leurs propres pensées leur ont suffi pour en avoir assez. Comparativement, Danckert évoque des expériences menées sur des visons et des souris, qui, après un long séjour dans un « environnement sans stimulations », se retrouvaient désespérées au point d’être prêtes à tout, y compris côtoyer l’odeur d’un prédateur ou exposer leur museau à des courants d’air, une situation qu’ils éviteraient habituellement. En somme, humains et animaux préfèrent subir un tourment plutôt que d’affronter l’inaction.

Martarelli précise que l’exploration induite par l’ennui doit être orientée vers la « recherche de sens ou de signification ». Il ne s’agit pas de sombrer dans des doutes existentiels à chaque fois qu’un film ne captive pas, mais d’éviter de dissiper l’ennui par des activités futiles, telles que jongler avec son téléphone. L’usage constant des smartphones nous incite à nous engager dans des distractions infinies, nous poussons à chercher à occuper notre temps. Ce comportement pourrait-il inhiber la raison d’être de l’ennui comme moteur de transformation ?

Josefa Ros, fondatrice de la Société internationale d’études sur l’ennui, affirme que nos habitudes numériques « rendent difficile de tirer parti des occasions que l’ennui offre pour envisager un changement ». Selon Ros, l’ennui est toujours douloureux, car il « éveille les niveaux d’excitation corticale ». C’est pourquoi nous cherchons à « apaiser » ce malaise par des solutions rapides.

Nos smartphones fournissent un répertoire quasi infini de distractions : certaines significatives, d’autres réduites à de simples échappatoires dans lesquelles nous plongeons sans réflexion, simplement pour nous occuper. Pour James Danckert, lorsque nous prenons le téléphone, il est crucial de « gérer notre ennui de manière intentionnelle, en choisissant au lieu d’être choisis ». Dans cet appareil rectangulaire, mille et une choses cohabitent, allant de réflexions métaphysiques complexes à des vidéos éphémères. Ros ajoute qu’un peu de « tolérance à la douleur » que cause l’ennui peut nous aider à réaliser que « la plupart des scénarios possibles nous sont préordonnés par l’industrie du divertissement de masse ».

L’utilisation peu réfléchie de nos téléphones atteint son paroxysme avec le défilement infini que nous imposent les réseaux sociaux. Une étude publiée en 2024 suggère que cette frénésie pourrait paradoxalement accroître l’ennui. C’est un cercle vicieux : nous nous ennuyons, nous nous tournons vers TikTok ou Instagram, et l’ennui se renforce. « Lorsqu’une pensée cynique me traverse », raconte Elpidorou, « je me dis que les géants de la technologie voudraient que nous ressentions légèrement l’ennui, sans aller trop loin, sinon nous cesserions toute activité en ligne. Leur objectif semble être de nous ennuyer juste assez pour capter notre attention vers quelque chose de nouveau ».

Selon Elpidorou, cet usage quasi robotique d’internet nous empêche de savourer le « douceur de l’inaction », d’où pourrait naître un ennui moins anxieux et plus productif. « Il existe un fossé énorme, inédit dans d’autres époques, entre le bombardement constant de mécanismes conçus pour capturer notre attention et un désert d’engagement. Cela nous rend mal à l’aise tout en nous poussant à répéter les mêmes comportements », ajoute-t-il.

Ce schéma d’addiction nous expose à des comportements à risque lorsque nous considérons nos échappatoires comme une fuite face à l’ennui, sans nous interroger sur ses origines et comment le dépasser. Dans un cadre analogique, des comportements tels que la consommation de substances, l’hyperphagie ou les achats compulsifs sont autant de menaces pour notre introspection, qui, dans les moments de vide, peut nous permettre d’imaginer une existence plus pleine. En fin de compte, l’ennui nous pose une question sans en donner la réponse. « C’est un signal neutre qui indique que quelque chose ne nous engage pas ou n’a pas de sens », explique Martarelli. « C’est à nous de décider comment y réagir. »

Points à retenir

  • Le philosophe Byung-chul Han et Bertrand Russell défendent l’ennui comme moteur d’imagination.
  • Quatre chercheurs soulignent que l’ennui incite au changement et à l’exploration.
  • Une étude révèle que des périodes sans stimulation conduisent à des comportements extrêmes chez les humains et les animaux.
  • L’ennui peut servir de signal adaptatif, incitant à rechercher un sens.
  • Les distractions numériques peuvent nuire à notre capacité à trouver une signification dans l’ennui.
  • Le défilement sur les réseaux sociaux peut paradoxalement accroître notre ennui initial.

Cette réflexion sur l’ennui ouvre la porte à des questionnements profonds. À une époque où l’immédiateté est reine, il serait peut-être sage de redécouvrir le pouvoir de l’ennui. Ne serait-il pas révélateur d’explorer ce vide au lieu de le remplir incessamment ? L’ennui pourrait bien être cette invitation subtile à la contemplation, à l’imagination et à la créativité. Une discussion passionnante s’ouvre ici : devons-nous apprendre à accueillir notre ennui ou continuer à le fuir ? Cette question mérite qu’on s’y attarde avec passion et curiosité.


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